“Si Dieu existait, il serait une bibliothèque”. Umberto Eco
Dans un échange captivant entre deux grands bibliophiles, Pierre Bergé et Umberto Eco, se dessine une réflexion profonde sur l’amour des livres, bien au-delà de leur simple contenu. Leur conversation, teintée d’humour et de mélancolie, révèle une passion à la fois envoûtante et paradoxale, où le livre ancien devient bien plus qu’un objet : un fragment d’histoire, un témoin silencieux des siècles passés, et une lutte contre l’oubli.
La bibliophilie, une passion “perverse”
Comme le souligne Umberto Eco avec ironie, la passion des livres anciens est “perverse“, presque “onaniste” . Contrairement à une peinture de Raphaël ou une porcelaine chinoise, un incunable ou un ouvrage rare ne suscite pas toujours l’admiration immédiate. “Les gens regardent un livre unique du XIIe siècle comme s’il était un vulgaire bout de papier“, constate-t-il. Pourtant, pour le bibliophile, chaque volume est une relique. Ce n’est pas le texte qui compte – un livre de poche suffirait à le lire –, mais l’objet lui-même : sa matérialité, son âge, son parcours à travers le temps.
“Se dire que ce livre a vu le jour en 1500, qu’il a 500 ans, qu’il a circulé de main en main… ça, c’est formidable“, s’enthousiasme Eco. Les traces laissées par les lecteurs précédents, les annotations, les ex-libris, tout cela participe à une mystique du livre-objet, où l’histoire individuelle rejoint la grande Histoire.
Collectionner pour conjurer la mort
Pierre Bergé et Umberto Eco évoquent avec lucidité la possible disparition des livres physiques. “Si les livres disparaissent, tant mieux pour nous : nos collections deviendront des dinosaures“, plaisante Eco. Mais derrière cette boutade se cache une vérité plus sombre : le bibliophile collectionne autant par amour que par désir d’immortalité.
“Un homme sans culture, au moment de sa mort, se souviendra de quelques épisodes de sa vie… Moi, j’aurai dans ma mémoire 5000 ans“, affirme Eco. Posséder un livre ancien, c’est s’approprier un fragment du passé, revivre la bataille de Waterloo, le meurtre de Jules César, ou les errances de Nerval. La bibliophilie devient alors une manière de “contrer la mort“, comme le dit Bergé. Chaque ex-libris, chaque note marginale, est une preuve qu’un lecteur a existé avant nous – et qu’un autre existera après.
Des collections-miroirs
Les deux hommes révèlent aussi comment leurs collections reflètent leurs parcours intellectuels et affectifs. Eco, fasciné par les faussaires et les savoirs marginaux, collectionne Ptolémée plutôt que Galilée, les traités d’alchimie plutôt que les manuels scientifiques. Il conserve précieusement une première édition d’Ulysse de Joyce, signée, ou des éditions originales de Nerval, découvertes chez les bouquinistes parisiens lors de sa jeunesse.
Bergé, quant à lui, évoque son attachement à Flaubert et à la littérature française, tout en reconnaissant que le livre de poche suffit parfois. Car au fond, la bibliophilie n’est pas une question de snobisme, mais de lien charnel avec l’objet-livre.
L’avenir du livre : une trace pour les générations futures
En conclusion, les deux collectionneurs partagent une espérance : que d’autres, après eux, continueront à chérir les livres. “J’espère qu’un jour, quelqu’un ouvrira un volume et verra mon ex-libris en se disant : Pierre Bergé est passé par là”, confie Bergé.
Dans un monde où le numérique domine, leur dialogue rappelle que le livre ancien reste un pont entre les époques, une manière de donner sens au temps qui passe. Comme l’écrit Eco, “un livre est une machine à remonter le temps“. Et pour ceux qui savent les aimer, ces objets fragiles et puissants offrent bien plus qu’une lecture : une éternité.

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